Une boite de Tic-Tac (pour le goût de fer qui surviendra malgré vous au fond votre gorge), une bouteille de J&B 45° (pour tenir le cap, bien droit - encaisser les chocs), une foi inextinguible en l’humain : vous voilà prêt - bien moins que vous pouvez l’imaginer - à la lecture de Versus d’Antoine Chainas.
« Vous, qui devez entrer, abandonnez l’espoir » : le glauque, la pourriture, la haine, « vous m’entendez, bande de connards ? Vous me donnez envie de gerber. Vous puez. Tous » : nous entrons dans la tête et le cœur de Paul Nazutti, major de la brigade des mineurs. Un Travis Bickle, en pire. Ou pas, question de point de vue.
Une ville du Sud (Nice ?), le jeune inspecteur tout cabossé, Andreotti, est affecté, après un congé longue maladie, auprès du Loup Blanc de la PJ. Premier jour, premier meurtre. Un pédophile repose au fond d’une tombe de fortune, à son coté un enfant, mort aussi. Exécution d’un bourreau et de sa victime : triste entrée en matière. Et de là, nous descendons, arrimés à ce mastard comme une baleine à son chalutier, vers des rites sado-masochistes, des raclures, des putes, des drogués, des partouzes, des pedzouilles, la flicaille, l’abandon des restes, des lambeaux, de l’Homme. Vers les autres, en dessous, pas loin de nous, ce que nous aurions pu être, de ce que nous sommes peut-être. Même pas besoin de raconter, ni même de résumer plus là où il n’y a ni histoire ni morale. Elles restent là, au fond du ventre, dans les entrailles. Contre. Incarné. Nazutti contaminera Andréotti. Nous devenons contre, notre regard change, nous sommes devenus haine et violence.
A la fin de Taxi-Driver, il y avait rédemption. Ici, point.
Un bémol cependant : si le style, l’originalité de l’histoire, sa puissance, la force de conviction, l’adéquation parfaite de l’ensemble des composites du livre, sont présentes, la trame en elle-même est un ton en dessous. 1+1= 2, et très vite l’identité du tueur et de ses motivations apparaissent assez distinctement. « Tu me reconnais ? » demande-t-il. « Bien sûr. » répond Nazutti. Nous aussi. Mais peu importe : Versus est un roman intègre.
Un vrai roman noir, à ne pas mettre entre toutes les mains. Douche post-lecture conseillée.
Lire également la critique de Jean-Marc Laherrère auquel je souscris.
Pas encore lu Zulu, j’ai d’autres trucs à lire avant… et je note aussi Versus, qui me tente, quoique ça ait l’air plutôt noir, froid et glacé !
Jean-Marc Laherrère parle de “gifle”. C’est un bon résumé. Uniquement pour public averti.
bon, pas trouvé “Versus” à la bibliothèque mais “aime-moi, Casanova” (dont j’avais entendu parler je ne sais plus où ni quand) j’ai commencé la lecture, c’est bien, très bien, plus profond que Ferey, autre style… j’attends de lire la suite pour me faire une idée mais Chainas charrie pas mal de choses dans son sillage.. J’appréhende “Versus” mais je le lirais quand même, un jour ou l’autre…