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Paul
Auster
Dans le scriptorium
traduit de l'américain par Christine
Le Bœuf
Le
livre
L’homme qui, ce matin-là,
se réveille, désorienté,
dans une chambre inconnue est à l’évidence âgé.
Il ne sait plus qui il est, il ignore pourquoi
et comment il se retrouve assigné à résidence
entre les quatre murs de cette pièce,
percés d’une unique fenêtre
n’ouvrant que sur un nouveau mur et d’une
porte qui, pour lui demeurer invisible, doit
bel et bien exister puisque des “visiteurs” vont
la franchir… Sur un bureau, sont soigneusement
disposés une série de photographies
en noir et blanc, deux manuscrits et un stylo.
Qui est-il ? Et que lui veulent ses interlocuteurs,
dont cette Anna qui lui donne du “Mr Blank” et
lui parle de comprimés, d’un traitement
en cours, mais aussi, étrangement, d’amour
et de promesses ? Une journée se passe,
lors de laquelle les “visiteurs” qui
se présentent reprochent au vieil homme
de les avoir jadis envoyés accomplir
de mystérieuses et périlleuses
missions dont certains sont revenus irrémédiablement
détruits. Et cependant qu’entre
deux vertiges, corps et mémoire en déroute,
Blank interroge des souvenirs qui refusent de
se laisser exhumer, qu’il cherche dans
le manuscrit l’hypothèse d’une
explication, une caméra et un micro enregistrent
le moindre geste, les moindres bruits de cette
chambre où il subit son ultime et interminable épreuve…
L'auteur
Paul Auster est né en 1947 à Newark
dans le New Jersey et vit aujourd'hui à Brooklyn.
Après des études à la Columbia
University, de 1965 à 1970, où il obtient
un Master of Arts, Paul Auster s'installe à Paris
de 1971 à 1975. Connaisseur attentif de notre
langue, il traduit des auteurs comme Dupin, Breton,
Jabès, Mallarmé, Michaux et Du Bouchet.
Il publie ses premiers poèmes en France en 1980
(Unearth) et son premier roman en 1987 (Cité de
verre). Suivront des essais, pièces de
théâtre, recueils de poésie et
de nombreux romans. Son œuvre qui connaît
un succès mondial - il est aujourd'hui traduit
en plus de vongt langues - est adaptée au théâtre,
au cinéma (La Musique du hasard de
Philip Haas, 1991) mais aussi en bande dessinée
(Cité de verre, par Paul Karasik et
David Mazzucchelli, Actes Sud, 1995). Il obtient plusieurs
prix littéraires, dont le Médicis étranger
en 1993 pour Léviathan.
En 1995, Paul Auster a vécu une première
expérience cinématographique en tournant
en collaboration avec Wayne Wang Smoke et Brooklyn
Boogie. Lulu on the bridge est son premier
film.
Toute l’œuvre de Paul Auster est publiée
chez Actes Sud. Dernier titre paru : Brooklyn Follies (2005). Scriptorium sera
publié aux Etats-Unis en 2007. A paraître
chez Actes Sud en 2007 : le scénario de The
Inner Life of Martin Frost, qui sera publié au
moment de la sortie du film en France (date à préciser).
L'extrait
Le vieil homme est assis au bord du lit étroit
; les mains à plat sur ses genoux, la
tête basse, il contemple le plancher.
Il ignore qu’un appareil photographique
est installé dans le plafond juste au-dessus
de lui. L’obturateur se déclenche
sans bruit une fois par seconde, produisant
quatre-vingt-six mille quatre cents clichés à chaque
révolution de la Terre. Même s’il
se savait surveillé, cela ne ferait aucune
différence. Son esprit est ailleurs, à la
dérive parmi les créatures qui
hantent son imagination tandis qu’il cherche
une réponse à la question qui
l’obsède.
Qui est-il ? Que fait-il là ? Quand est-il
arrivé là et jusqu’à quand
y restera-t-il ? Avec un peu de chance, le temps
nous dira tout. Pour l’instant, notre
seule tâche consiste à examiner
les photographies aussi attentivement que possible
en nous gardant d’en tirer des conclusions
prématurées.
Il y a dans la chambre un certain nombre d’objets
et, sur chacun d’eux, on a fixé une
bandelette de papier blanc où figure
un mot écrit en capitales. Sur la table
de chevet, par exemple, le mot est table. Sur
la lampe, le mot est lampe. Jusque sur le mur,
qui n’est pas un objet au sens strict,
il y a un bout de papier qui dit mur. Le vieil
homme relève un instant les yeux, il
voit le mur, il voit le bout de papier fixé au
mur et il prononce à voix basse le mot
mur. Ce que l’on ne peut savoir à ce
stade, c’est s’il lit le mot écrit
sur le bout de papier ou s’il nomme simplement
le mur. Il se pourrait qu’il ne sache
plus lire mais qu’il reconnaisse encore
les choses pour ce qu’elles sont et soit
encore capable de les appeler par leur nom ou, à l’inverse,
qu’il ait perdu la capacité de
reconnaître les choses pour ce qu’elles
sont mais qu’il sache encore lire.
Il est vêtu d’un pyjama de coton à rayures
bleues et jaunes et a les pieds enfilés
dans une paire de pantoufles de cuir noir. Il
ne sait pas très bien où il est.
Dans la chambre, oui, mais dans quel bâtiment
se trouve la chambre ? Une maison ? Un hôpital
? Une prison ? Il n’arrive pas à se
rappeler depuis combien de temps il est là,
ni la nature des circonstances qui ont précipité sa
relégation en ce lieu. Peut-être
a-t-il toujours été ici ; peut-être
a-t-il vécu ici depuis le jour de sa
naissance. Ce qu’il sait, c’est
que son cœur est empli d’un implacable
sentiment de culpabilité. En même
temps, il ne peut se défendre de l’impression
qu’il est victime d’une injustice
terrible.
Il y a une fenêtre dans la chambre, mais
le store est baissé et, pour autant qu’il
s’en souvienne, il n’a pas encore
regardé dehors. Même chose en ce
qui concerne la porte et sa poignée de
porcelaine blanche. Est-il enfermé, ou
est-il libre d’aller et venir à sa
guise ? Il doit encore étudier cette
question – car, ainsi qu’on l’a
dit ci-dessus, au premier paragraphe, il a l’esprit
ailleurs, à la dérive dans un
passé où il erre parmi les êtres
fantomatiques qui lui encombrent la tête,
et il s’efforce de répondre à la
question qui l’obsède.
Les photographies ne mentent pas, mais elles
ne racontent pas non plus toute l’histoire.
Elles ne font que rendre compte du temps qui
passe, des signes extérieurs. L’âge
du vieil homme, par exemple, est difficile à évaluer
d’après les images en noir et blanc
un peu floues. La seule chose qu’on peut établir
avec quelque certitude, c’est qu’il
n’est pas jeune, mais le mot vieux est
un terme élastique, utilisable pour décrire
une personne de n’importe quel âge
entre soixante et cent ans. Nous allons par
conséquent laisser tomber l’expression
vieil homme et désigner dorénavant
le personnage dans la chambre du nom de Mr.
Blank*. Jusqu’à nouvel ordre, un
prénom ne sera pas nécessaire.
Mr. Blank se lève enfin du lit, il s’immobilise
un instant pour assurer son équilibre
et puis il se dirige à pas traînants
vers le bureau à l’autre bout de
la chambre. Il se sent fatigué, comme
s’il venait de s’éveiller
d’une nuit agitée et trop courte,
et le frottement de ses pantoufles sur le plancher
de bois nu le fait penser à du papier
d’émeri. Très loin, au-delà de
la chambre, au-delà du bâtiment
dans lequel se trouve la chambre, il entend
vaguement un cri d’oiseau – peut-être
un corbeau, peut-être une mouette, il
ne saurait le dire.
Mr. Blank s’installe avec lenteur dans
le siège placé devant le bureau.
C’est un siège d’un confort
extrême, constate-t-il, garni d’un
souple cuir brun et doté de larges accoudoirs
où peuvent reposer ses coudes et ses
avant-bras, sans parler du mécanisme à ressort
invisible qui lui permet de se balancer à sa
guise d’avant en arrière, ce qu’il
commence d’ailleurs à faire dès
l’instant où il est assis. Un tel
balancement a sur lui un effet apaisant et,
tandis qu’il continue à se laisser
aller à ces agréables oscillations,
Mr. Blank se souvient du cheval à bascule
qui se trouvait dans sa chambre de petit garçon,
et il se met alors à revivre certains
des voyages imaginaires qu’il entreprenait
sur ce cheval, qui s’appelait Whitey et
qui, dans l’esprit du jeune Mr. Blank,
n’était pas un objet en bois orné de
peinture blanche mais un être vivant,
un vrai cheval.
Après cette brève excursion vers
sa petite enfance, l’angoisse reprend
Mr. Blank à la gorge. Il dit tout haut,
d’une voix lasse : Je ne peux pas autoriser
ceci. Il se penche en avant pour examiner les
piles de papiers et de photographies rangées
avec soin sur le plateau en acajou du bureau.
Il saisit d’abord les images, trois douzaines
de portraits en noir et blanc, au format vingt
par vingt-cinq, d’hommes et de femmes
d’âges et de races divers. Sur la
première photo de la pile, on voit une
jeune femme d’une vingtaine d’années.
Ses cheveux noirs sont coupés court et
les yeux qu’elle tourne vers l’objectif
ont une expression intense et troublée.
Elle est debout en plein air dans une ville,
une ville italienne ou française sans
doute car il se trouve qu’on voit derrière
elle une église médiévale,
et, du fait qu’elle porte une écharpe
et un manteau de laine, on peut déduire à coup
sûr que la photo a été prise
en hiver. Mr. Blank la regarde dans les yeux
et s’efforce de se rappeler qui elle est.
Après une vingtaine de secondes, il s’entend
murmurer un simple mot : Anna. Il sent déferler
en lui un irrésistible amour. Il se demande
si Anna n’est pas une femme avec laquelle
il a jadis été marié, ou
s’il ne se pourrait pas qu’il soit
en train de regarder une photo de sa propre
fille. Un instant après qu’il a
pensé cela, une nouvelle vague de remords
l’assaille, et il se rend compte qu’Anna
est morte. Pire encore, il soupçonne
qu’il est responsable de sa mort. Il se
pourrait même, se dit-il, que ce soit
lui qui l’ait tuée.
Mr. Blank pousse un gémissement de douleur.
Regarder ces images, c’est trop pour lui,
il les pousse donc à l’écart
et porte son attention vers les papiers. Il
y en a quatre piles en tout, hautes d’une
quinzaine de centimètres chacune. Sans
raison particulière dont il ait conscience,
il saisit la page du dessus de la pile la plus à gauche.
Les mots écrits à la main en lettres
capitales analogues à celles qu’on
peut voir sur les languettes de papier blanc
composent le texte suivant :
Vue des confins de l’espace, la Terre
n’est pas plus grosse qu’un grain
de poussière. Souviens-t’en la
prochaine fois que tu écriras le mot
humanité.
De l’expression dégoûtée
qui lui envahit le visage tandis qu’il
balaie ces phrases du regard, nous pouvons conclure
raisonnablement que Mr. Blank n’a pas
perdu la capacité de lire. Quant à l’identité de
l’auteur de ces lignes, c’est une
question qui demeure ouverte.
Mr. Blank tend la main vers la page suivante
sur la pile et s’aperçoit qu’il
s’agit d’une espèce de manuscrit
dactylographié. Le premier paragraphe
commence ainsi :
Au moment où je commençais à raconter
mon histoire, ils me jetèrent au sol
et me frappèrent la tête à coups
de pied. Lorsque, m’étant remis
debout, je recommençai à parler,
l’un d’eux me cogna en travers de
la bouche et puis un autre m’asséna
un coup de poing à l’estomac. Je
tombai. Je parvins à me relever mais, à l’instant
où j’allais commencer mon récit
pour la troisième fois, le colonel me
jeta contre le mur et je perdis connaissance.
Il y a encore deux paragraphes sur la page mais,
avant que Mr. Blank n’ait pu entamer la
lecture du deuxième, le téléphone
sonne. C’est un modèle à cadran
rotatif datant des années cinquante ou
soixante du siècle dernier et, comme
il se trouve sur la table de chevet, Mr. Blank
est obligé de se lever de son fauteuil
de cuir souple et de se traîner d’un
bout à l’autre de la pièce.
Il décroche pendant que retentit la quatrième
sonnerie.
Allo, dit Mr. Blank.
Mr. Blank ? demande la voix au bout du fil.
Si vous le dites.
Vous êtes sûr ? Je ne peux courir
aucun risque.
Je ne suis sûr de rien. Si vous voulez
m’appeler Mr. Blank, je réponds
volontiers à ce nom. A qui ai-je à faire
?
James.
Je ne connais pas de James.
James P. Flood.
Rafraîchissez-moi la mémoire.
Je vous ai rendu visite hier. Nous avons passé deux
heures ensemble.
Ah. Le policier.
Ex-policier.
C’est ça. L’ex-policier.
Que puis-je pour vous ?
J’ai envie de vous revoir.
Une conversation n’a pas suffi ?
Pas vraiment. Je sais que je ne suis qu’un
personnage secondaire en cette affaire, mais
on m’a donné l’autorisation
de vous voir deux fois.
Vous êtes en train de me dire que je n’ai
pas le choix.
J’en ai peur. Mais nous n’avons
pas besoin de parler dans la chambre si vous
n’en avez pas envie. Nous pouvons sortir
et nous asseoir dans le parc, si vous préférez.
Je n’ai rien à me mettre. Tel que
je suis là, je suis en pyjama et en pantoufles.
Regardez dans le placard. Vous avez tous les
vêtements qu’il vous faut.
Ah. Le placard. Merci.
Vous avez pris le petit-déjeuner, Mr.
Blank ?
Je ne crois pas. Suis-je autorisé à manger
?
Trois repas par jour. Il est encore un peu tôt,
mais Anna devrait arriver bientôt.
Anna ? Vous avez dit Anna ?
C’est la personne qui s’occupe de
vous.
Je croyais qu’elle était morte.
Certes non.
Il s’agit peut-être d’une
autre Anna.
J’en doute. De tous les gens impliqués
dans cette histoire, elle seule a pris votre
parti sans réserve.
Et les autres ?
Disons simplement qu’il y a beaucoup de
rancune, et tenons-nous-en là.
Il faudrait noter qu’outre l’appareil
photographique, il y a un micro encastré dans
l’un des murs et que chaque bruit émanant
de Mr. Blank est reproduit et sauvegardé par
un enregistreur numérique ultrasensible.
Le moindre grognement ou reniflement, la moindre
toux, la plus discrète flatulence émergeant
de son corps font donc intégralement
partie de notre compte rendu. Il va sans dire
que ces données sonores comprennent également
les paroles diversement marmonnées, articulées
ou criées par Mr. Blank, comme, par exemple,
le coup de téléphone de James
P. Flood rapporté ci-dessus. La conversation
s’achève sur l’acceptation
réticente par Mr. Blank de la proposition
que lui fait James P. Flood de lui rendre visite
dans la matinée. Après avoir raccroché,
Mr. Blank s’assied au bord du lit étroit,
dans une position identique à celle que
décrit la première phrase de cette
relation : les mains à plat sur les genoux,
la tête basse, les yeux au plancher. Il
se demande s’il devrait se lever et commencer à chercher
le placard dont Flood lui a parlé et,
au cas où ce placard existe, s’il
devrait échanger son pyjama contre un
vêtement quelconque, à supposer
qu’il y ait des vêtements dans ce
placard – et que ce placard existe bien.
Mais Mr. Blank n’est pas pressé de
se lancer dans une activité aussi ordinaire.
Il veut retourner au manuscrit dont il avait
commencé la lecture avant d’être
interrompu par le téléphone. Il
se lève donc du lit et fait un pas hésitant
vers l’autre côté de la chambre
quand, soudain, il se sent pris de vertige.
Il se rend compte qu’il va tomber s’il
reste debout mais, plutôt que de retourner
s’asseoir sur le lit jusqu’à ce
que la crise passe, il plaque la main droite
contre le mur, y appuie le plus gros de son
poids et se laisse peu à peu glisser
jusqu’au sol. Se retrouvant à genoux,
Mr. Blank se penche en avant et pose également
les mains sur le plancher. Vertige ou pas vertige,
si forte est sa volonté d’atteindre
le bureau qu’il s’y traîne à quatre
pattes.
Une fois parvenu à se hisser dans le
siège de cuir, il se balance d’avant
en arrière pendant un bon moment afin
de se calmer les nerfs. En dépit de ses
efforts physiques, il comprend qu’il a
peur de poursuivre la lecture du manuscrit.
Pourquoi cette peur le possède, voilà ce
qu’il ne peut expliquer. Ce ne sont que
des mots, se dit-il, et depuis quand les mots
ont-ils le pouvoir d’inspirer à un
homme un effroi quasi mortel ? Pas question,
marmonne-t-il d’une voix sourde, à peine
audible. Et puis, pour se rassurer, il répète
les mêmes mots en criant de toutes ses
forces : pas question !
Inexplicablement, ce soudain éclat de
voix lui donne le courage de continuer. Il prend
une profonde inspiration, fixe des yeux les
mots devant lui et lit les deux paragraphes
suivants :
Depuis lors, on m’a maintenu dans cette
chambre. Dans la mesure où je peux m’en
faire une idée, ce n’est pas une
cellule classique et elle ne semble faire partie
ni de la maison d’arrêt militaire,
ni du centre de détention territorial.
C’est une petite pièce nue qui
doit mesurer un peu plus de douze pieds sur
quinze et, à cause de la simplicité de
son architecture (sol en terre battue, épais
murs de pierre), j’imagine qu’elle
a dû servir un jour de resserre pour des
denrées alimentaires, peut-être
des sacs de farine et de grain. Il y a une unique
fenêtre à barreaux tout en haut
du mur ouest, trop loin du sol pour que je puisse
l’atteindre avec les mains. Je dors sur
une paillasse dans un coin, et on m’apporte
deux repas par jour : porridge froid le matin,
soupe tiède et pain sec le soir. D’après
mes calculs, il y a quarante-sept nuits que
je suis ici. Cette estimation peut être
fausse, néanmoins. Mes premiers jours
en cellule ont été entrecoupés
de nombreux tabassages et comme je ne me rappelle
pas combien de fois j’ai perdu conscience – ni
combien de temps je suis resté inconscient
quand cela m’arrivait –, il est
possible que j’aie lâché le
compte à un moment quelconque et laissé échapper
le lever d’un soleil ou le coucher d’un
autre.
Le désert commence juste sous ma fenêtre.
Chaque fois que le vent souffle de l’ouest,
je sens une odeur de sauge et de genévrier,
les minima de ces étendues desséchées.
J’y ai vécu seul pendant près
de quatre mois, errant librement d’un
endroit à l’autre, dormant en plein
air par tous les temps, et passer de ces espaces
ouverts aux confins étroits de cette
chambre ne m’a pas été facile.
Je peux supporter la solitude forcée,
l’absence de conversation et de contact
humain, mais j’aspire à me retrouver à l’air
et à la lumière et je passe mes
journées à me languir de quelque
autre chose à regarder que ces murs de
pierre brute. De temps en temps, des soldats
marchent sous ma fenêtre. J’entends
le crissement de leurs bottes sur le sol, leurs éclats
de voix soudains, le fracas des charrettes et
des chevaux dans la chaleur du jour inaccessible.
Nous sommes ici dans la garnison d’Ultima
: l’extrémité occidentale
de la Confédération, un lieu situé à la
limite du monde connu. A plus de huit cents
lieues* de la capitale, nous dominons les vastes étendues
non cartographiées des Territoires Invisibles.
La loi dit que personne n’est autorisé à s’y
rendre. J’y suis allé parce que
j’en avais reçu l’ordre et
maintenant je suis revenu pour présenter
mon rapport. On m’écoutera ou on
ne m’écoutera pas, et puis je serai
emmené au-dehors et exécuté.
J’en ai désormais la quasi-certitude.
L’important, c’est de ne pas me
faire d’illusions, de résister à la
tentation d’espérer. Quand enfin
ils m’adosseront au mur, quand ils mettront
mon corps en joue, la seule chose que je leur
demanderai, ce sera de m’enlever le bandeau.
Ce n’est pas que j’éprouve
le moindre intérêt à voir
les hommes qui me tueront, mais je veux pouvoir
encore regarder le ciel. Là se bornent à présent
mes désirs. Me tenir debout en plein
air et voir le ciel immense et bleu au-dessus
de moi, contempler une dernière fois
l’infini hurlant.
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