La Chronique Mensuelle de Michel Onfray
N° 5 - Octobre 2005
LE COUP DE PÉDALE DE JEAN-PAUL SARTRE
Donc Lance Amstrong se dopait ! La belle affaire ! Seuls les sots feignent la découverte du pot aux roses… Sinon nient contre toute évidence. Les sots ou les imbéciles. Car, comment imaginer que la performance exigée par les coureurs du tour de France puisse s’obtenir avec de l’eau fraîche, des feuilles de salade arrosées de citron et des muscles en titane ? Même remarque avec les décervelés des courts de tennis, des courses autour du globe, des stades de France et autres circuits automobiles…
Qu’est-ce qu’un champion ? D’abord une capacité physique hors pair, ensuite une équipe qui pense pour lui. On ne peut pas tout faire, pédaler et disposer du quotient intellectuel d’un Prix Nobel de physique quantique. Le staff, comme on dit en français d’occupation, pense pour son héros : un plan sur le papier, une adaptation sur le terrain, une stratégie, un objectif donc, une tactique, les moyens de ce désir, et une série de préparations du corps et du mental pour le jour dit ou l’époque donnée.
A ces niveaux de compétition, la poignée de gagnants potentiels mène le combat dans un mouchoir de poche. Tout challenger recourt donc, ainsi que son adversaire, aux moyens légaux ou illégaux à sa disposition. Depuis que le monde est monde, il n’y a que prospérité aux vices et malheur à la vertu. Quel abruti peut bien préférer la vertu - qui permet de se tenir debout, certes, mais à quoi bon dans un monde où tout le monde rampe ? -, au vice qui transforme en cloporte, bien sûr, mais en cloporte chamarré, décoré, honoré, médiatisé, riche, courtisé , encensé par d’autres cloportes ?
Arrêtons l’hypocrisie ! Lance Armstrong se dopait et il était un grand champion. Jean-Paul Sartre croquait des amphétamines – corydrane- par tubes entiers dilués dans du whisky, avec du tabac pour faire passer le tout, et il écrivait L’Être et le néant : il n’en reste pas moins dans son genre un champion du Tour de France philosophique dûment estampillé dans les manuels pour classe terminale. BHL, on le sait, porte Sartre en haute estime et l’imite côté amphétamines, il l’écrit dans Comédie et confesse avoir le même fournisseur que Sollers…
Que conclure ? Qu’on a le droit de solliciter son corps comme on l’entend, y compris en payant une satisfaction tout de suite par la forte probabilité d’une dégradation plus tard. Écrire la Critique de la raison dialectique, mais passer les dix dernières années de sa vie à pisser dans sa culotte, à la barbouiller de matière fécale, à errer cérébralement, à vivre en loque, à la merci du premier vautour venu ? Il existe des candidats pour cela. La forme prise par la haine de soi, variation sur la pulsion de mort, a plus d’un tour dans son sac.
Michel Onfray